La question est d’abord de savoir si le traitement du phénomène dans la description que l’on mène à son égard peut être séparé de l’attention prêtée au mouvement qui le rend possible ; c’est-à-dire au mouvement qui réalise ce phénomène en tant que celui-ci peut alors se manifester dans un monde fait d’espace et de temps.
Dès lors, l’interrogation suivante porte sur ce mouvement comme condition d’apparition, à savoir la question de savoir si ce mouvement est nécessairement lui aussi un phénomène à part entière. Doit-il être compris comme un cas particulier d’une théorie de l’apparaitre beaucoup plus large ? Auquel cas, tout mouvement devrait s’inscrire dans un champ fait d’espace et de temps, ce que l’étude de la kinésis chez les philosophes anciens ou modernes ne semble pas supposer dans la plupart des perspectives adoptées. Ou bien doit-il être saisi comme une condition a priori de toute phénoménalité lui interdisant par là même d’être compris dans le champ phénoménologique ad litteram ?
1. Posons le principe :
Tout phénomène se manifeste nécessairement en son mouvement. Ne serait-ce qu’en son mouvement d’apparition.
2. Il s’ensuit :
Si tout mouvement devait être compris de manière phénoménale, alors il devrait lui aussi être saisi dans le mouvement qui le fait se manifester comme mouvement phénoménalisable. Il y aurait dès lors composition de mouvements pour que le mouvement vienne à se phénoménaliser.
3. A partir de là :
La composition des mouvements est pensable sous l’angle de l’ontologie platonicienne. Un mouvement pour Platon n’est pas nécessairement le mouvement de quelque chose, et les mouvements en viennent à se composer les uns par rapports aux autres comme il est pressenti dans le Timée et le Philèbe : base à partir de laquelle les sciences physiques à l’aube des Temps modernes pourront ensuite se construire ; alors qu’elle cette composition est strictement interdite chez Aristote pour lequel « ce qui se meut » ne peut être visé que sous le registre d’une physique des êtres naturels ou d’une philosophie première traitant de l’Être en tant qu’être (to on è on). Selon Aristote, la kinèsis (mouvement) ne peut concerner qu’un substrat, un hypokeimenon (sujet, support) dont on peut précisément dire qu'il est en mouvement.
Pour ma part, je choisis de distinguer outre le phénomène, le mouvement d’apparition du phénomène ; enfin sur un troisième registre ce dont il y a phénomène.
La question du changement se traite selon moi à part dans le cadre d'une métabologie (sans présager pour l’instant de l’incorporation complète de ce champ dans celui du phénomène) ; celle de l’espace et du temps dans une phénoménologie. L'ontologie recouvre le domaine de l'ensembliste-identitaire (au sens reconduit de Castoriadis), à savoir la science de l'être en tant qu'être-déterminé, un savoir capable de décrire l'ensemble des multiplicités immobiles et de leurs relations du point de vue des ensembles qu'ils forment et des identités qu'ils vérifient. En ce domaine, l’Être en tant qu’être n’a pas de pro-ductivité, de générativité au sens propre ; il ne change pas et se borne à être dans ce qu’il est.
Métabologie, phénoménologie, ontologie donc.
Ces domaines ont évidemment des points communs. Mais, considération essentielle, ils ne se recoupent pas totalement. Tout jet, toute lancée, tout échappement théorique hors du champ de la phénoménologie (mais non hors de la pensée pour autant) n’est pas nécessairement une re-chute dans ce que la philosophie du XXème siècle appelle « la métaphysique ».
4. Approfondissement
Maintenant, chose essentielle, les déterminations propres à la mobilité confirment leur engagement dans la constitution du phénomène en tant que tel – en effet, ce qui apparait apparait en tant que cet apparaitre dépend en priorité du mouvement d’apparition qui le fait apparaitre ; tout comme d’ailleurs ce qui se meut se phénoménalise, ou mieux se montre. Il s’ensuit que tout phénomène relève en quelque façon de sa mobilité, au point où il parait légitime de s’interroger sur le caractère interchangeable des deux termes. Dire d’un phénomène qu’il est mobile au moment de sa manifestation semble tautologique, tout comme du mouvement perçu ne peut l’être que d’un phénomène qui se manifeste. Quiconque voudrait faire objection à ce constat – avant même de déconstruire toute l’argumentation soutenant la nécessité d’une métabologie pour démêler ces questions – devrait pointer un seul phénomène capable d’apparaitre hors de tout mouvement d’apparition lors de sa manifestation ou un seul mouvement susceptible de ne pas se phénoménaliser. Il ne s’agit, dans les déterminations mutuelles qui s’échangent entre phénoménalité et mobilité, ni d’une opinion, d’une option réflexive ou d’une remarque dans l’interprétation _ mais d’une contrainte théorique forte.
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Jean-Philippe Pastor
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